
Nous publions un article "piqué" dans le Monde, c'est vrai, mais parce que nous voulons aider à faire penser un avenir qui échappe à la dictature de la croissance donc du libéralisme. Qu'il n'y ait pas d'écologie, d'écosophie possibles sans avancée dans le travail intellectuel sur la décroissance : nous en sommes sûrs. Reste à y contribuer en diffusant les textes qui font réfléchir les citoyens.
La réflexion sur la décroissance, seul moyen de libérer l'avenir
par Alain Gras, professeur de socio-anthropologie des techniques à l'université Paris-I et Philippe Léna, directeur de recherche à l'IRD. Le 26.08.10.
On se demande comment le programme plein de bonnes intentions de Corinne Lepage parviendrait à marier le travail pour tous ("partagé", selon ses termes), la prise en compte de la finitude et de la rareté, un revenu disponible final décent pour tous, la protection contre toutes les insécurités, le "mieux vivre", sans débrancher la machine à créer de la valeur et des inégalités, machine qui nous a conduits là où nous sommes, et sans restreindre ce qu'H. Daly appelle le throughput (flux de matière et d'énergie venant de l'environnement et y retournant sous forme de déchets une fois passé par le processus de production-consommation). A quoi il faut ajouter l'impérieuse nécessité de diminuer l'empreinte écologique de l'humanité tout en accueillant 3 milliards de nouveaux terriens, et une consommation croissante pour environ 7 milliards d'entre eux. Comment cela sera-t-il possible ?
UNE AUTRE CONSOMMATION
Corinne Lepage soutient que "l'innovation et le progrès" nous sauveront dans ce cadre macroéconomique soutenable, or c'est précisément la succession ininterrompue des générations de tous nos appareils, que l'on jette après chaque nouveauté, qui constitue le fonds de commerce de la croissance. Quant au progrès, comment peut-on encore faire vivre, à l'intérieur de la pensée écologique, ce vieux mythe désuet et fourre-tout de l'optimisme béat ? Certes, un fort investissement technologique peut diminuer l'empreinte écologique par unité de produit, mais ce gain, en général tout à fait insuffisant, sera annulé par l'effet rebond d'une consommation croissante per capita (rappelons que même le simple statu quo actuel – ou état stationnaire – n'est pas soutenable). Du reste, l'ouvrage de Tim Jackson (par ailleurs excellent), cité par Corinne Lepage, nous rappelle opportunément que "la vision du progrès social qui nous meut – fondée sur l'expansion permanente de nos désirs matériels – est fondamentalement intenable". La "transition", dans cette version anglaise du mot d'origine française, chez Rob Hopkins notamment (fondateur du mouvement pour la transition), ne s'oppose pas à la décroissance, elle l'accompagne. Madame Lepage semble ignorer ce qu'écrivent les décroissants français depuis fort longtemps, ainsi que les nombreux ouvrages parus récemment sur la question, ou encore les revues qui théorisent la décroissance, comme Entropia, ou informent de manière plus polémique sur les mouvements en cours, tel le journal La Décroissance. A la lecture de ce texte nous sommes frappés par les réticences que montrent certains politiciens et intellectuels, pourtant engagés, à associer la menace bien réelle d'une fin possible à l'idéologie et aux pratiques du système économique mondial, et en particulier au modèle libéral.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/08/26/la-reflexion-sur-la-decroissance-seul-moyen-de-liberer-l-avenir_1402812_3232.html